samedi 19 mai 2007

"Exterminez toutes ces brutes"


Gallimard-Futuropolis vient de publier une nouvelle édition de "Au Coeur des ténèbres" de Conrad, illustrée et commentée par Stassen et Venayre.



J'avais lu le court roman (ou longue nouvelle) de Conrad, il y a une quinzaine d'années, mais j'en avais un souvenir un peu confus, qui mélangeait le passage africain du "Voyage au bout de la nuit" de Céline, l'oeuvre de Conrad et le film de Coppola.

Or, il y a quelques semaines, ce vieux Gael m'offre un roman de Jean Rolin, intitulé "L'Explosion de la durite".



Dans ce court roman, léger et cultivé, le narrateur accompagne une voiture depuis Barbès jusqu'au Congo dans le vague espoir de la vendre. C'est en fait surtout l'occasion d'un voyage en cargo vers Matadi, le grand port à l'embouchure du fleuve Congo. Rolin raconte tout ça avec humour et je dois dire que son roman est vraiment plaisant à lire.

Mais bon, ce n'est pas le sujet. Il se trouve que Rolin, durant son trajet, décide de relire "Au Coeur des ténèbres" de Conrad. Tiens, me dis-je, je devrais faire de même, d'autant que dans quelques semaines, je pars "là-bas" ou, en tout cas, juste à côté.



Et voilà pas que l'autre jour, je tombe sur un documentaire passionant, "Congo River", sur la remontée du fleuve, vers le coeur de cet immense pays qui sort à grande peine de plusieurs années de guerre.



Bref, cette réédition de Conrad - qui plus est illustrée par Stassen - tombait bien.

Je dois avouer que la lecture de Conrad m'a toujours parue difficile (je ne sais même plus si j'étais arrivé au bout de "Lord Jim"), et cette fois encore, le style pesant - à moins que ce ne soit la traduction ? -, les longues considérations métaphysiques, ont de nouveau suscité parfois une pointe d'ennui.


Mais "Coeur des ténèbres", pour reprendre le titre adopté par cette édition, est une oeuvre tellement mystérieuse qu'on ne peut s'empêcher de suivre jusqu'au bout Marlow remontant le fleuve.

L'art de l'écriture de Conrad, à mon humble avis, c'est celui de provoquer des images incroyables : un navire de guerre français qui bombarde la forêt uniforme, les têtes plantées sur la pallissade de Kurtz, les "sauvages" qui se devinent derrière les arbres, la pluie de flèches sur le vapeur, tout devient vision hallucinée.


Et puis la charge anti-colonialiste est étonnante, même si elle prend parfois une tournure déroutante, un siècle après (l'homme noir y apparait comme le "nègre" originel, sauvage et primitif).

Alors bien sûr, on repense à Apocalypse Now, qui reprend le thème fluvial de l'entrée progressive dans la sauvagerie, dans la perte de la civilisation, avec un Kurtz, chez Coppola, véritablement habité par Brando (et d'une manière très différente que dans l'oeuvre d'origine).





Mais le même thème, celui l'homme halluciné qui se perd dans sa confrontation avec la nature, se retrouve, à mon avis, de manière encore plus magistrale dans "Aguirre" de Herzog : jungle impénétrable, "sauvages" invisibles et omniprésents, bateau à la dérive sur un fleuve qui s'enfonce toujours plus au coeur des ténèbres, tout y est.



Et il me semble que Kinsky est encore plus frappadingue que Brando, même si les anecdotes des tournages des deux films se valent bien.



Ah oui, il faut ajouter que l'édition Futuro-Gallimard propose aussi une autre nouvelle - que je ne connaissais pas - de Conrad : "Un Avant-poste du progrès".


Deux espèces de Bouvard et Pécuchet belges débarquent dans un poste le long du fleuve. Ces deux parfaits imbéciles ont tôt fait de ne rien glander, et d'attendre patiemment qu'on vienne les rechercher tandis que l'employé africain se charge à sa manière de ramener de l'ivoire. C'est donc une sorte de huis-clos (tout se passe dans le poste de traite) à la fois drôle et terrifiant. Parce qu'évidemment, ça finit de manière tragique, après le passage d'une troupe de guerriers de la côte terriblement inquiétants.

La nouvelle est sans doute bien moins ambitieuse que "Coeur des ténèbres" mais aussi beaucoup plus lisible.
Et puis, la troupe des guerriers terrifiants vient de Luanda.

13 commentaires:

pierre tchernia a dit…

Il existe un making-off absolument extraordinaire de Fitscarraldo : "Burden of dreams" de Les Blank. Ce documentaire est pour moi, le film le plus proche de "au coeur des ténèbres".
On y voit Herzog à la limite de la folie, reprendre le tournage du film "Fitscarraldo", alors qu'il en avait tourné une première version avec Mick Jager et Jason Robard, interrompue pour cause de désertion de Robard.
Herzog reprend le tournage à zéro avec Klaus Kinsky et concentre dans une seul rôle les deux personnages qu'il avait filmé pour sa première version.
Dans "Burden of dreams", Herzog usé par l'enlisement du projet et ses multiples déboires, est prêt à tout pour faire grimper son bateau par dessus les montagnes.

( À noter aussi, un court métrage très intéressant: "Werner Herzog mange sa chaussure". Suite à un pari perdu, Werner Herzog est filmé entrain de manger sa chaussure.)

"Apocalypse now" a eu droit également à un making-off absolument délirant, c'est "au coeur des ténèbres" de Éleonore Coppola. On y découvre que sur ce tournage, placé sous le signe des psychotropes, la réalité dépasse la fiction.

Il ne faut pas oublier la "317éme" section de Pierre Schoendoerffer, magnifique film "en noir et blanc inspiré par "au coeur des ténèbres".
Et enfin il y a Orson Welles, qui avant de tourner "Citizen Kane", était à deux doigts de réaliser une adaptation très personnelle du livre de Conrad... Mais le film fut annulé à quelques jours du tournage.

Appollo a dit…

Ouais, le tournage du tournage du film de Coppola m'avait bien plu (on y voyait notamment des séquences coupées, remises par la suite dans le Redux). Y a eu aussi de vraies adaptations du roman de Conrad, je veux dire des adaptations littérales. Je ne sais pas trop ce qu'elles valent.
En revanche, la 317eme section, c'est un peu différent : d'abord il n'y a pas de fleuve, ensuite, ce sont des hommes qui quittent la sauvagerie pour la civilisation, donc qui font le trajet inverse de Marlow. Je crois que ça n'a pas grand chose à voir, à part le fait qu'il y ait la jungle.
Quant à Herzog, c'est le plus grand, et Kinsky est son prophète.

pierre tchernia a dit…

Schoenoerffer a écrit une adaptation de "au coeur des ténèbres" avec John Millius (le facho) , c'est cette adaptation que Coppola a utilisé pour son film.
Schoendoerffer avait renoncé au tournage de ce film.
Je ne suis pas d'accord avec toi sur la "317eme section", tous les films de Schoendoerffer tournent autour du livre de Conrad sans jamais vraiment le citer.
Cette errance d'une petite patrouille de militaires allant jusqu'à sa dissolution dans la jungle, l'angoisse diffuse de l'ennemi invisible, sont pour moi autant de points d'accroches avec l'oeuvre de Conrad.
( D'ailleurs Pierre Schoendoerffer l'a lui même reconnu...)

Kinsky a dit…

Allez vous faire foutre!

Pierre Schoenderffer a dit…

Cette analyse n'a pas de sens, je n'ai même pas le livre de Conrad dont vous parlez... C'est aussi bon que "Aventures en jaune" ou pas ?

yann a dit…

Écoute pierrot, je pense que le top c'est Bob Marone...

Nicolas Sirkis a dit…

Blague à part, Bob Morane est une autre figure de Marlowe : il suffit de relire les paroles du groupe Indochine (je mets entre crochets les mots importants, les mots "conradiens") :

*Egare dans la vallee infernale*
Le heros s'appelle Bob Morane
A la recherche de l'ombre jaune
Le bandit s'appelle Mr Kali-Jones
Avec l'ami Bill Ballantine
Sauve de justesse *des crocodiles*
Stop au trafic des Caraibes
*Escale* dans l'operation Nadawieb

Le coeur tendre dans le lit de Miss Clark
Prisonniere du sultan de Jarawak
En pleine terreur a Manicouagan
*Isole dans la jungle birmane*
Emprisonnant les flibustiers
L'ennemi est demasque
On a vole le collier de Civa
Le maharaja en repondra

Et soudain surgit face au vent
Le vrai heros de tous les temps
Bob Morane contre tout chacal
L'aventurier contre tout guerrier
Bob Morane contre tout chacal
L'aventurier contre tout guerrier

*Derivant a bord du sampan*
L'aventure au parfum d'Ylalang
Son surnom, Samourai du soleil
En demantelant le gang de *l'archipel*
L'otage des guerriers du Doc Xathan
Il s'en sortira toujours a temps
Tel l'aventurier *solitaire*
Bob Morane est le roi de la terre

Et soudain surgit face au vent
Le vrai heros de tous les temps
Bob Morane contre tout chacal
L'aventurier contre tout guerrier
Bob Morane contre tout chacal
L'aventurier contre tout guerrier

Li-An a dit…

C'est très intéressant... (quel grand groupe).
Sinon, j'ai fait le trajet "Apocalypse"--> Conrad et j'ai été très étonné de la relative fidélité au bouquin alors que je m'attendais à une adaptation très éloignée. Il y a une scéne du bouquin pas reprise dans le film et que j'aime beaucoup, c'est la découverte d'un tableau peint par Kurtz.
Sinon, Herzog c'est chouette aussi mais pas tout (si on ne rentre pas dedans on a quand mm un peu l'impression de voir l'ombre du cameraman et la scripte qui pleure derrière un arbre).

Désirless a dit…

Si j'ai bien tout compris, c'est donc Li-an le chanteur d'Indochine ? J'ai toujours pensé qu'il avait une belle voix. En tout cas quel petit cachottier (!) je ne l'aurais jamais reconnu sous sa belle perruque new wave.

Amédé Ardoin a dit…

Puisqu'il faut un pseudo débile pour intervenir ici ... Oui, il y a un livre de Schoendoerffer, très beau, qui rappelle un peu au Coeur des Ténèbres, ça s'appelle l'Adieu au Roi où il est question d'un soldat irlandais complétement fou qui prend la tête d'une tribu dans la jungle de Borneo et procède au massacre des Japonais en 1945. Peut-être l'auteur s'est-il souvenu du personnage de Monsieur Kurtz ?

Enfin j'ai du mal à prendre au sérieux Klaus Kinski, je me demande toujours où il a mis la bosse qu'il arborait dans Et Pour Quelques Dollar de Plus ...

Appollo a dit…

J'ai vu le film tiré du roman de Schoenderffer (réalisé par Milius), et je pense que sa principale source d'inspiration était plutôt le roman de Kipling, "L'homme qui voulut être roi" (adapté au cinoche par Huston). Mais sans doute que l'ombre de Conrad devait planer quelque part aussi.

michel druker a dit…

Bon je connais un petit peu l'histoire de ce roman de schoendoerffer (et non schoenderffer appollo), "l'adieu au roi" devait être à l'origine adapté par son auteur avec Harvey Keitel dans le rôle principal , mais finalement Milius (le facho) a fait le film.
Éfectivement c'est un nhommage à Kipling, mais "au coeur des ténébres reste le le livre à l'origine de tout le travail de Schoendoerffer.
(Schoendoerffer qui déteste apocalypse now et aime énormément la ligne rouge de Malick, un de ses héritiers)... Quel est ce film sur la guerre d'indochine quie se termine par une scéne de fellation entre deux militaires?

popol vuh a dit…

les choristes...